Les « bus de nuit » à Paris. Pour une réflexion sur les vies invisibles face à la norme  

 Article rédigé par: Westevenson Clovis, Responsable de rédaction de la commission de production de savoirs et de réflexions de FLECH


Ce que nous voulons tenter, c’est un dévoilement du quotidien de certaines personnes qui fréquentent les bus de nuit à Paris tous les soirs après la fermeture des gares. C’est un répertoire d’actions conditionné par des vies perdues dans l’invisibilité sociale. À l’origine de ce travail, les termes que nous tâchons à utiliser clochard, sdf, pauvres, sans-abris, disqualifiés sont mis entre guillemets pour ne pas reprendre les désignations et nominations qui tendent à fermer certaines vies dans le creuset de la norme et du dispositif disciplinaire.

 De 00h30 à 5h30, le transport change à Paris. Des itinéraires alternatifs sont mis à disposition des passagers. C’est plus que jamais la réalité des « bus de nuit ». Il est 2h30 AM. Le conducteur et le contrôleur assurent que tout le monde a une carte de transport. Voici un jeune garçon qui approche sans son titre de transport ni même un sou pour payer. Observant la température qui est basse, il pense qu’il peut se réchauffer pour une partie de la nuit dans le bus. Le bus est parti en laissant ce dernier à gare de Lyon. Sans son titre de transport, on ne peut même pas y accéder, car le contrôle se fait par le conducteur à l’entrée du bus. C’est ainsi que se passe l’histoire des bus de nuit à Paris tous les soirs. Une réalité qui ne s’affiche pas à la télévision mais qui est le quotidien de beaucoup de gens. Pas même un jour sans que la puissance des normes n’impose pas ses valeurs. Les vies minuscules sont broyées dans le creuset de la normativité. Ce faisant, la double entrée qu’impliquent les normes à savoir la vie des normes et la vie dans les normes est à considérer afin de comprendre les particularités qui marchent avec ces vies invisibles qu’on retrouve dans tous les coins de Paris.   

Le dispositif disciplinaire normalisant la société regarde toutes les vies dans le canevas de l’homme normal et, en les pressant seulement à partir des institutions disciplinaires où les normes sont des compresseurs de toutes les vies qu’elles soient visibles ou invisibles. Ainsi, la vie dans les « bus de nuit » à Paris, à la fermeture des gares, suppose d’autres brèches qu’on ne peut appréhender que dans certains découpages de la vie ordinaire ou autrement la vie normale. Dès l’appellation de « bus de nuit » puisqu’on ne nomme pas ceux qui fonctionnent le jour « bus du jour » mais bus tout court, cela sous-entend déjà un recul quand il s’agit de nommer les choses. Cette réalité ressemble à une longue divagation qui tend à imposer une obsession des normes. Comment s’en défaire ? Cela renvoie à une prise en compte de la norme et de l’hors-norme[1]. S’agissant de comprendre la logique des normes à travers le dispositif disciplinaire renvoie à un croisement entre Georges Canguilhem, Michel Foucault et Michel de Certeau. Le fonctionnement des bus de nuit est institué par des mécanismes de pouvoir qui, à travers ses institutions propres et d’autres structures, catégorisent les individus. En ce sens, nous devons réfléchir sur les institutions disciplinaires afin de comprendre l’action des normes sur la vie des personnes qui prennent les bus de nuit. Et aussi, il s’agit de comprendre l’action des normes sur les vies minuscules ou les personnes qui se trouvent dans l’invisibilité sociale. Il s’agira pour nous de comprendre la dynamique des personnes qui fréquentent les bus de nuit non pas pour arriver à une destination fixe mais pour fuir le froid parce qu’elles n’ont pas d’habitat. L’étude de leur action suppose une réflexion non pas seulement sur la reproduction des normes mais également l’usage des normes ayant rapport à leur quotidienneté.  

Les bus de nuit à Paris : entre la norme et l’hors-norme

 

L’appellation de bus de nuit suppose un processus de qualification par rapport à ceux et celles qui les fréquentent. Pourquoi les appelle-t-on bus de nuit ? La nuit représente ce qui est voilé, invisible et qui répond à la pénombre. Dans la tradition occidentale, elle est considérée comme un lieu de danger et d’abandon. Elle s’est donnée comme le lieu de l’inquiétude, de l’aveuglement, de la confusion ou des illusions. Ce faisant, elle est souvent conçue comme une pièce d’évitement dans la mesure où la peur du noir trouble la pensée. Pour ainsi dire, la nuit est submergée par la mélancolie et la terreur du néant[2]. La réflexion sur la nuit est vachement développée par Corinne Bayle quand il s’agit pour elle de présenter la nuit comme étant le contresens qui permet de voir l’autre face des choses. Elle remonte au XIXe siècle pour retracer le sens de la nuit à travers les œuvres des auteurs du romantisme. Cependant, toujours est-il que la nuit est surtout présentée comme le lieu du tourment et de l’incertitude. L’auteure abonde ainsi :

« Le XIXe siècle est une étape essentielle dans l’appréhension de la nuit : du romantisme au symbolisme, écrivains, artistes, musiciens, poètes ont cherché́ à explorer les ténèbres à l’aune d’une sensibilité́ nouvelle, essayant de percevoir l’envers des choses et lire dans le noir une autre raison, celle de l’indicible, de l’impalpable, des émotions, de l’irrationnel, de tout ce qui, jusque-là̀ avait été rejeté́ comme appartenant à un univers mythique marginal, en une époque d’enfance de l’humanité́[3”] ».  

 Suivant cette conception, le sommeil qui engendre des rêves ou des cauchemars, des monstres ou des illuminations qui troublent l’esprit en des chimères merveilleuses dérive de la nuit. À partir de quoi la nuit est analysée dans un dualisme entre la raison et la déraison, le savoir et l’ignorance tout en la percevant comme le lieu du chaos. Le jour est perçu comme la fin de la nuit qui libère l’homme des entraves que la nuit lui impose par la ténèbres. Toutefois, des artistes, des écrivains et des poètes considèrent la nuit comme une exploration de la beauté de la vie en ouvrant des espaces infinis ; elle va au-delà de la méthode, des normes et de l’ordre.  Par rapport à ceci, le fait d’appeler les bus qui desservent les gares à la place des trains « bus de nuit » implique une disqualification que ce soit par rapport aux individus qui les utilisent et également le temps où ils fonctionnent.  Dans la grille de la norme et de l’hors-norme, les bus qui fonctionnent la nuit sont mis à l’écart. On pourrait dire qu’ils laissent entendre d’autres vies qui n'ont rien à voir avec « la vie normale du jour ». Pourquoi les conducteurs essaient par tous les moyens pour que les passagers valident leur titre de transport ? Une fois les passagers n’ont pas le titre de transport, ils ont la possibilité de payer en espèce, si non le conducteur part en laissant les passagers dans l’arrêt de bus. Or, au cours de la journée, le conducteur ne se préoccupe de ceux et celles qui valident ou ne valident pas leur titre de transport. D’ailleurs, il revient aux contrôleurs qui n’arrivent pas souvent dans les bus de contrôler les passagers. Et ceci, le conducteur n’a rien à voir avec un contrôle. Par rapport à ceci, ne serait-il pas important de réfléchir sur les individus qui fréquentent les bus qui fonctionnent la nuit qu’on appelle « bus de nuit » ?

            Des vies minuscules aux bus de nuit : entre reproduction et usage de la norme  

Dans les « bus de nuit », de nouvelles pratiques de vie sont à l’œuvre. Différentes catégories d’individus qui ne sont pas toujours homogènes dans leur réalité par rapport à la nuit s’y installent. Puis ils sont multiples: les individus qui sortent de leur travail, fatigués, abasourdis dans le silence et emportés très souvent par le sommeil ; ceux qui viennent tout juste de quitter la maison pour se rendre au travail. Dans cette catégorie, quoiqu’ils soient fatigués par le fait qu’ils n’ont pas assez dormi, ils sont beaucoup plus éveillés. Les individus qui viennent de partout soit dans les boîtes de nuit ou d’autres endroits s'empressent à rentrer chez eux pour sauver quelques heures de la nuit. Et à plus forte raison, ceux qui n’ont pas d’habitat mais qui risquent de prendre le bus non pas pour arriver à une destination fixe.  

            Pour cette dernière catégorie d’individus, ils ont tous les noms « clochard », « sdf », « pauvres », « disqualifiés ». Pour reprendre les propos de Guillaume Le Blanc, « ce sont des désignations qui, comme toute désignation, altèrent les existences et projettent en elles une philosophie qui leur est le plus souvent étrangère[4] ». En effet, ils sont pris dans un dispositif disciplinaire qui leur impose le canevas de la norme ayant en soubassement une base matérielle exprimée par le travail, et toute la directive de l’homme économique. Tout individu qui ne répond pas à ces critères n’est pas capable de démarrer une action par lui-même dans la mesure où il n’est pas considéré comme sujet.  

            Les individus sur qui on planque les désignations de « clochard », « sdf », « pauvres » et « disqualifiés » ont leur propre façon d’appréhender l’espace malgré les schèmes économiques qui leur sont imposés. Pour les institutions disciplinaires, ils n’ont pas de vie. Autrement dit, le modèle social et économique devant lequel ils doivent rendre des comptes les stigmatise en stipulant qu’ils ont une vie délabrée et pauvre. C’est là qu’on peut faire écho à Guillaume Le Blanc dans ses réflexions sur la pauvreté. Dans son ouvrage intitulé La solidarité des éprouvés, il pose l’hypothèse suivante : « la violence sociale et économique n’annule pas la richesse des vies pauvres. Le pauvre est porteur d’un monde qui n’est pas un pauvre monde. Toute vie est créatrice de normes[5]. » Il est aussi proche de Georges Canguilhem[6] quand il s’agit de considérer chaque vie comme créatrice de normes. Ces normes ne sont pas nécessairement celles du dispositif disciplinaire. De préférence, ils partent d’abord de l’usage et de la reproduction de la norme dans la mesure où il y a toujours possibilité d’un usage créateur de la norme car en s’écartant de la norme, on la réalise. D’où la refonte du dualisme de la norme et de l’hors-norme. 

            Pour penser avec Judith Butler, la norme n’existe que lorsqu’elle est rejouée, performée, différée d’elle-même. La norme tend à une polarisation à partir de son usage qui peut déboucher sur la création d’autres normes en fonction des individus l’utilisant. Ce qui met le sujet face à la structure accusatoire comme garant de la norme. Le sujet est habilité à pratiquer les écarts pour rendre possible la norme et le hors norme. Sous ce couvert, ceux qu’on appelle « clochard », « sdf », « pauvres » et « disqualifiés » ne prennent pas les « bus de nuit » suivant le cours normal des choses. Tout en ne posant pas la base d’une anomalie de la norme, ils font son usage pour s’en écarter : ils regardent leur vie dans la norme. Ce qui explique déjà la possibilité de l’hors-norme qui est la condition de la norme elle-même. Ces personnes sont des sans-abris qui fuient non seulement le froid dans les périodes d’hiver mais qui cherchent également un certain confort pour pouvoir passer la nuit. En ce sens, dans les « bus de nuit », il y a toujours des gens qui dorment. La première chose qui viendrait à la tête est de dire que ce sont des individus qui viennent du travail et qui rentrent chez eux. Pourtant, les bus sont des habitats pour certaines personnes. Là encore cela nous porte à faire une autre appréhension de ce qu’on appelle le chez soi. Il y a des individus pour qui le chez soi n’est autre que les coins de rue, les boutiques, les supermarchés, les gares et entre autres les « bus de nuit ».  Dans la trajectoire sociale et économique qui constitue l’expression de la norme, on appelle ces individus des « sans-abris ». Cette désignation nous invite à nous tourner vers d’autres auteurs pour pouvoir comprendre la charge que les appellations impliquent.  

 Sur les « sans-abris », nous pouvons aborder les enjeux avec Claudia Girola et Guillaume Le Blanc, question de faire dialoguer l’anthropologue et le philosophe sur la rue qui devient une place pour les sans-place. Girola, dans ses travaux de terrain, explore la puissance des vies minuscules et lance le cri d’alarme pour qu’il y ait une restauration de la vie des personnes habitant dans la rue. La logique des « sans-abris » est, selon elle, une désignation qui tend à montrer que les « sans-abris » ne sont pas situés que ce soit dans le temps et dans l’espace. Selon l’anthropologue, ces individus ont comme tous les autres une histoire spatio-temporelle qui se matérialise à partir des pratiques de vie qui ne sont pas nécessairement linéaires. Tout ce qu’ils utilisent comme stratégie et techniques de survie répond à des alternatives pour faire face aux conditions matérielles d’existence[7]. L’idée est fortement développée par Le Blanc en soutenant que la rue serait constituée comme une place à part entière. Habiter la rue est pour les « sdf », « clochard » et « pauvres » un moyen de définir leur rapport à la vie afin de contrecarrer la norme de « l’homme économique et a discrédité par contre-coup tous les récits alternatifs de la vie légitime[8] ». Le philosophe n’utilise pas nécessairement les termes « sdf », « clochard » mais « pauvres » de préférence. Nous les utilisons dans le cadre de notre travail pour appréhender ses réflexions puisque nous réfléchissons sur une catégorie sociale qu’on désigne par ces appellations. Selon lui, rejeter la rue comme place qui reçoit des catégories sociales à part entière est une campagne contre certains individus qui sont perdus dans l’invisibilité sociale[9] imposée par la norme de l’homme économique. Ainsi, il abonde en disant : « Présenter au contraire la rue comme la place des sans-place, c’est comprendre que l’occupation de la rue répond encore à une trajectoire sociale[10].» La rue est une réparation et une alternative de certaines catégories sociales. Face à la norme, l’individu se trouve dans une situation de créer des brèches par rapport aux institutions disciplinaires. Parler d’institutions disciplinaires implique à un regard sur la puissance des forces économiques et sociales qui sont en majeure partie l’édifice de rapports de pouvoir. D’autres horizons sont à explorer pour valoriser les vies minuscules ayant perdu dans le creuset de la norme. Mis-à-part, comment comprendre l’écart existant entre les bus qui fonctionnent la nuit et ceux qui fonctionnent le jour ? Serait-il une façon d’exclure la catégorie sociale qui appréhende les « bus de nuit » comme lieu de résidence ?  Les « bus de nuit » de Paris se situent dans la norme et l’hors-norme en tant que moyen de transport, donc service mis à la disposition des gens qui reflètent à la fois la norme et l’hors-norme par leurs fonctionnements et leur mode opératoire.  

« La rue ? Parfois c’est cool, parfois non. Quand il fait froid on est dans la merde. Mais on s’entend puisqu'on vit la même vie. La solidarité nous aide ».

            Les « SDF », « clochards », « sans-abris » et les pauvres face à la norme 

Ce travail résulte d’un mois d’observation et d’entretien semi-directif dans les « bus de nuit » à Paris entre 00h30 et 5h30 après la fermeture des gares. Dès 00h30, il n’y a plus de trains qui desservent les gares de l'île de France. Pour assurer le transport, la SNCF et la RATP mettent en place des bus. Trois appellations sont à considérer : bus de remplacement, bus de nuit et le numéro des bus qui n’ont rien à voir avec ceux qui fonctionnent le jour. Y-a-t-il une coupure d’activité entre le jour et la nuit si on tient compte qu’il y a des personnes qui commencent à travailler au cours de la journée pour finir au cœur de la nuit ? Nous n’allons pas nous attarder sur l’appellation de « bus de nuit » puisque nous l’avons tantôt relatée dans les pages antérieures. Pour le nom même des bus, ils ont une désignation comme N134, N144, N132 etc. qui n’ont rien à voir avec les bus qui fonctionnent le jour.  Ces trois catégories de nomination supposent des questionnements qui peuvent alimenter le débat. Et aussi, les prix varient de 2,10 euros à 5 euros. Toutefois, notre énigme consiste à comprendre pourquoi les conducteurs des « bus de nuit » ne sont pas de simples conducteurs mais ils sont également des contrôleurs.  

« On prend les bus parce qu’il fait froid ou pour passer la nuit surtout quand il pleut. On fait le tour avec le bus. Ils nous empêchent mais on s’en fout, wesh…D’habitude, il y a plein de bagarre puisqu’il y a beaucoup de gens. Tu penses qu’on a 5 euros à payer juste pour passer la nuit ? Rire…D’ailleurs on n’en a pas ».

Suivant cette problématique, les « sdf », « clochards », « sans-abris » et les « pauvres » pourraient être considérés comme la catégorie alimentant le changement dans les pratiques quotidiennes des bus. Sans même insister sur les gens qui sortent de leur travail et ceux qui partent au travail, les « sans-abris » sont ceux qui prennent les bus sans destination. Ils considèrent les « bus de nuit » comme leur lieu de résidence. Puisqu’ils sont des « sans-abris », ils n’ont pas intérêt à avoir une carte de transport que ce soit pour fonctionner le jour que la nuit, et à plus forte raison, face aux difficultés pécuniaires, ils n’ont peut-être pas de quoi à payer la carte de transport tous les ans ou tous les mois. En ce sens, les garants et les fabricants de la norme, au-delà de l’imposition de la carte de transport, utilisent d’autres moyens pour contrecarrer les « sdf », « clochards », « sans-abris » et les « pauvres » qui ont leur propre façon de faire usage et de reproduire la norme. C’est là qu’on peut fortement approfondir la réflexion avec Michel Foucault, Michel de Certeau et Georges Canguilhem.  

Les pratiques quotidiennes des « sans-abris » qu’on peut considérer comme des micro-normes peuvent être comprises à partir de ce que Foucault appelle les « pratiques de soi[11] ». Selon Foucault, les « pratiques de soi » supposent un détournement de la norme en faisant l’usage de soi à l’intérieur même des normes qui exercent son pouvoir en faisant l’usage des vies. Les « pratiques de soi » rapprochent Foucault de De Certeau dans ce que ce dernier appelle « usage » dans les pratiques du quotidien. Selon De Certeau, l’usage ne saurait être qu’un écart instauré par la pratique dans une grille coercitive[12]. Sur ces entrefaites, les pratiques quotidiennes font entendre qu’il y a un usage de la norme. Pas d’usage d’une norme sans instauration d’un écart dans la pratique. Les « sdf », « clochards », « sans-abris » et les « pauvres » sont des sujets qui sont assujettis à la norme et qui font usage de la norme en s’en écartant. Selon les deux auteurs précités, l’usage de la norme n’est pas ce qui la menace directement mais plutôt ce qui vient placer le sujet assujetti par la norme en position de consentement à la norme et non plus seulement en position de soumission.  

« Les conducteurs ne nous respectent pas, ils nous traitent de n’importe quoi. Pas que nous alors. Imagine quelqu’un qui n’a pas son titre de transport, il ne va pas payer 5 euros, mon reuf. Il y a des gens qui le payent en vrai mais ce n’est pas trop facile. Je ne sais pas pourquoi ils augmentent le prix. Peut-être pour gagner beaucoup plus d’argent. Il se foutent de nous, wesh ».

Les « sans-abris » assurent leur survie dans les normes. Ce qui traduit la réflexion de Foucault quand il pense qu’il faut chercher à se gouverner soi-même en tant qu’on est gouvernés par les autres. Reproduire textuellement la norme n’explique pas son usage. Il faut gérer sa propre personne par une façon de pratiquer la contrainte de la règle. Pour les « sans-abris », l’écart à la norme est vital dans la mesure où ils n’auraient pas d’autres trajectoires sociales. Toujours est-il que l’usage de la norme et l’hors-norme est présent chez eux. Tout en pensant que l’hors-norme n’est pas le dehors absolu de la norme, mais le passage à sa limite, ils créent des brèches sans lesquelles il ne serait pas possible pour eux de parvenir à leurs pratiques quotidiennes. 

Conclusion 

Dans les relations économiques et sociales, il y a une répartition des richesses qui met certaines catégories sociales en dehors du schème de définition de vie. Nombreux sont ceux qui cherchent à se passer des normes imposées par le dispositif disciplinaire pour constituer d’autres perspectives de vie, mais certaines fois ont du mal à faire usage de la norme. Toutefois, les « sdf », « sans-abris », « clochards » et les « pauvres » arrivent à faire usage de la norme dans les pratiques quotidiennes. Il faut aussi dire que les « bus de nuit » laissent entrevoir des dynamiques et des stratagèmes réels qui sont en soubassement dans la société. Sans assister au fonctionnement de ces bus, on ne sera en mesure de comprendre la réalité de certains individus qui sont des fabricants de la ville mais qui ne s'affichent pas dans les journaux et à la télévision. Ces individus sont voilés par les compresseurs qui les interpellent en tant que sujets.  

Le changement qui opère dans les « bus de nuit » est contre les « sans-abris ». Pourquoi une augmentation dans les prix ? Pourquoi le conducteur vérifie-t-il que tout le monde ait sa carte de transport ou 5 euros avant de prendre le bus ? Pourquoi les désignations de « bus de nuit », « bus de remplacement » ? En définitive, pourquoi ne pas appeler les bus qui fonctionnent le jour « bus du jour », pourquoi ne pas appliquer tous ces principes dans les bus qui fonctionnent pendant la journée ? Tout un tas de questions qui ne sont pas de simples questions mais qui permettent de dévoiler certaines particularités existentielles à partir des trajectoires sociales. Ainsi, les normes relatives à la vie des « sans-abris » en général, s’incorporent à leurs conduites, les utilisent et ils essayent de leur retourner pour définir leur propre rapport à la vie. Ce retournement qu’ils opèrent par rapport aux normes qui s’abattent sur eux les définit comme sujets.  

 

 Références


[1] Toute la réflexion sur la norme et l’hors-norme se fera dans le sillage de la démarche de Georges Canguilhem. In GEORGES Canguilhem, Le normal et le pathologique, Paris, Presses Universitaires de France, 1966.  

[2] HENCHOZ Karine, LALIVE D’ÉPINAY Christian, « Le sommeil et les significations de la nuit dans la grande vieillesse », Gérontologie et société, 2006/1 (vol. 29 / n° 116), p. 25-44. DOI:10.3917/gs.116.0025.URL:https://www.cairn.info/revue-gerontologie-et-societe1-2006-1-page-25.htm

[3] BAYLE Corinne, Pourquoi la nuit?, L’Atelier du XIXe siècle : la nuit dans la littérature européenne du XIXe siècle, Les doctrinales de la send 

[4] LE BLANC Guillaume, La solidarité des éprouvés, Paris, Éditions Payot & Rivages, 2022 

[5] LE BLANC Guillaume, La solidarité des éprouvés, Paris, Éditions Payot & Rivages, 2022, P. 13 

[6] CANGUILHEM Georges, Le normal et le pathologique, Paris, Presses Universitaires de France, 1966. 

[7] GIROLA Claudia, Vivre sans abri. De la mémoire des lieux à l'affirmation de soi, Paris, Éditions Rue d'Ulm, 2011.

[8] Ibid., P.161

[9] Le terme d’invisibilité sociale est le titre d’un essai sur l'exclusion sociale écrit par Guillaume Le Blanc. Pour lui ce terme caractérise « les différentes formes de disqualification et de ségrégation qui tendent à rendre certaines vies "invisibles". Cette invisibilité est le fruit d'une construction sociale particulière : non pas seulement un déni de reconnaissance, mais la conséquence d'un désœuvrement social, l'absence d'une perception de l'œuvre d'une vie 

[10] Ibid., P.161 

[11] MICHEL foucault, « Histoire de la sexualité, Dits et écrits, Paris, Quarto Gallimard, 2001. 

[12] MICHEL De Certeau, L’invention du quotidien. Arts de faire, Paris, Folio essais/Gallimard, 1990. 

 


 

 

  

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